Pendant plusieurs années, l’open banking a surtout été perçu comme un sujet lié aux paiements et à l’accès aux comptes bancaires. Avec l’open finance, le changement d’échelle est considérable. L’objectif est désormais de permettre, sous réserve de l’autorisation du client et dans un cadre sécurisé, une circulation plus large des données financières entre différents acteurs et services.
Pour les banques et les assureurs, la question ne se limite donc plus à savoir comment ouvrir quelques API supplémentaires. Elle touche à la manière dont les données sont organisées, gouvernées, sécurisées et utilisées pour construire les services de demain.
Autrement dit, l’API-sation de la bancassurance peut être abordée de deux façons : comme une nouvelle contrainte réglementaire à absorber ou comme l’occasion de transformer en profondeur son système d’information et sa relation client.
De l’open banking à l’open finance : un véritable changement d’échelle
L’open banking a familiarisé le secteur bancaire avec un principe qui paraissait autrefois presque contre-intuitif : permettre à un tiers autorisé d’accéder à certaines données détenues par une banque.
L’open finance pousse cette logique beaucoup plus loin. Le projet européen FiDA, pour Financial Data Access, vise à organiser un accès sécurisé et encadré aux données financières au-delà des seuls comptes de paiement.
L’enjeu potentiel concerne donc un univers beaucoup plus vaste : épargne, crédit, investissement, retraite ou encore certaines données assurantielles, selon le périmètre qui sera finalement retenu.
Pour un client, cette évolution pourrait permettre de disposer d’une vision plus globale de sa situation financière et de bénéficier de services davantage personnalisés. Pour les établissements, elle implique en revanche de savoir exposer, recevoir et exploiter des données provenant de systèmes différents.
C’est ici que l’API devient une infrastructure stratégique.
L’API-sation ne consiste pas simplement à « brancher » des systèmes
Une API (Application Programming Interface) peut être vue comme une porte d’entrée normalisée permettant à deux applications d’échanger des informations.
Mais dans une banque ou une compagnie d’assurance, créer quelques interfaces ne suffit pas à construire une véritable architecture API.
Les données restent souvent réparties entre des systèmes historiques : contrats, CRM, gestion des sinistres, paiement, crédit, épargne, connaissance client ou outils de distribution. Certaines applications ont été développées il y a plusieurs décennies et n’ont jamais été conçues pour communiquer en temps réel avec un écosystème extérieur.
L’API-sation consiste donc à créer une couche d’échange cohérente au-dessus de cet environnement complexe.
Cela suppose notamment de définir précisément quelle donnée peut être exposée, à qui, dans quel contexte, avec quelle autorisation et pendant combien de temps.
Une API mal gouvernée ne supprime pas les silos : elle risque simplement de les rendre accessibles plus rapidement.
Le véritable chantier est celui de la donnée
L’open finance remet ainsi en lumière un problème bien connu des directions technologiques : disposer d’une donnée n’implique pas nécessairement de pouvoir l’exploiter correctement.
Avant d’ouvrir une information à un partenaire ou de l’utiliser pour construire un nouveau service, il faut être capable d’en connaître l’origine, la qualité, la fraîcheur et les conditions d’utilisation.
La gouvernance devient donc centrale.
Qui est responsable d’une donnée ? Quelle application constitue la source de référence ? Comment gérer une modification ou le retrait d’une autorisation du client ? Comment conserver la traçabilité des échanges ? Comment éviter qu’une donnée transmise dans un contexte donné soit réutilisée pour une finalité différente ?
Ces questions sont autant organisationnelles que technologiques.
Elles expliquent pourquoi l’open finance fait désormais partie des transformations structurantes suivies par les professionnels de la finance, de l’assurance et de la banque. Des événements sectoriels comme F.A.B. Impulse placent d’ailleurs l’API-sation, la donnée, l’IA, la cybersécurité et l’évolution réglementaire au cœur des réflexions sur la transformation numérique du secteur.
Le consentement ne doit pas devenir une simple case à cocher
L’un des principes essentiels de l’open finance est de redonner au client davantage de contrôle sur l’utilisation de ses données.
Techniquement, cela implique de pouvoir gérer des autorisations de manière beaucoup plus fine.
Le client doit pouvoir comprendre quelles données il partage, avec quel acteur et dans quel objectif. L’établissement doit, de son côté, être capable de traduire ces choix dans son système d’information.
Cette gestion des permissions devient donc une véritable brique d’architecture.
Elle doit fonctionner avec les API, les systèmes d’identité, les outils de cybersécurité et les mécanismes de traçabilité, tout en s’articulant avec les règles existantes en matière de protection des données.
Le sujet dépasse largement la création d'un écran de consentement dans une application mobile.
De « data holder » à « data user »
Un autre changement intéressant apparaît avec l’open finance : un établissement ne sera pas nécessairement uniquement celui qui transmet des données.
Il pourra également devenir utilisateur de données détenues par d’autres acteurs, avec l’autorisation du client.
Cette réciprocité change complètement la manière d’aborder le sujet.
Une banque ou un assureur qui construit son projet uniquement autour de l’obligation d’exposer certaines informations risque de passer à côté d’une grande partie de l’intérêt stratégique de l’open finance.
Les mêmes infrastructures peuvent en effet servir à enrichir la connaissance client, simplifier certains parcours, préremplir des informations, limiter les saisies répétitives ou proposer des services réunissant plusieurs dimensions financières dans une même interface.
L’API cesse alors d’être seulement une obligation technique : elle devient un moyen de composer rapidement de nouveaux services.
Sécurité et résilience : l’ouverture ne signifie pas l’absence de contrôle
Plus les systèmes financiers deviennent interconnectés, plus la maîtrise des accès devient importante.
Authentification, contrôle des habilitations, chiffrement, supervision, disponibilité des interfaces, journalisation des appels ou détection d’activités anormales doivent être pensés dès la conception.
Cette logique impose également de surveiller les dépendances. Une API peut parfaitement fonctionner techniquement tout en reposant sur plusieurs services internes ou externes dont la défaillance rend finalement le service indisponible.
L’API-sation doit donc être associée à une logique de résilience opérationnelle, et non uniquement d’interopérabilité.
Pourquoi attendre le texte définitif peut être une mauvaise stratégie ?
Lorsque le calendrier réglementaire demeure mouvant, la tentation est compréhensible : attendre que toutes les règles soient figées avant d’investir.
Pourtant, une grande partie des travaux nécessaires ne dépend pas du dernier détail d’un texte réglementaire.
Cartographier ses données, identifier les systèmes critiques, moderniser la gestion des identités, mettre en place une gouvernance API, documenter les flux, améliorer la qualité de la donnée ou construire des mécanismes solides de gestion des autorisations sont des chantiers utiles dans presque tous les scénarios.
Il est donc possible d’avancer sans chercher à prédire chaque disposition définitive.
L’objectif n’est pas de surinvestir plusieurs années à l’avance, mais de construire une architecture suffisamment modulaire pour absorber les évolutions futures sans devoir repartir de zéro.
Transformer une obligation future en avantage structurel
L’open finance ne sera probablement pas une révolution visible du jour au lendemain pour le client. En coulisses, en revanche, elle peut accélérer une évolution beaucoup plus profonde : le passage d’établissements organisés autour de systèmes relativement fermés à des organisations capables de faire circuler les données et les services de manière contrôlée.
C’est pourquoi le véritable choix n’oppose pas conformité et innovation.
Il oppose plutôt une conformité réalisée dans l’urgence, ajoutée par-dessus les systèmes existants, à une transformation anticipée dans laquelle les exigences réglementaires deviennent l’occasion d’améliorer durablement l’architecture, la gouvernance de la donnée et les parcours clients.
Dans l’open finance, être prêt ne signifie donc pas simplement disposer des API exigées le jour où elles deviendront obligatoires. Cela signifie avoir construit un système capable d’évoluer avec elles.
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